EXAMENS TRUFFES DE FAUTES GRAVES : ne serait-ce pas le petit bout d’un immense iceberg totalement immergé ?

  Roland ASSOAH

0
453

Après de nouvelles bavures insolites, une nième chasse aux sorcières est lancée. Plus les années passent, plus les frasques autour de l’organisation des examens s’accumulent. Après des erreurs récurrentes sur le fond, sur la forme et les fraudes à répétition dues aux fuites des épreuves ces dernières années, voici maintenant des « fautes » sur la structure même de l’épreuve et sur l’approche pédagogique qui sous-tend l’évaluation certificative. Ce qui est dénoncé ici, c’est qu’après 7 ans de scolarisation au secondaire sous le modèle de l’APC, les candidats au baccalauréat de la session 2021 ont été soumis à des épreuves conçues pour une pédagogie par objectif « dite » désormais obsolète. Cette fois encore, au lieu de se poser les bonnes questions, la communauté éducative se limite à se demander : « à qui la faute ? »

Sur ce point spécifique, rien de plus simple ! Pas besoin d’être Sherlock Holmes pour établir les responsabilités. Devant ce mirage, il suffit juste de regarder soit du côté technique, soit du côté opérationnel de l’organisation des examens. En effet, les responsabilités techniques relatives aux épreuves d’examens sont à mettre à l’actif des Inspections de pédagogie conformément à l’article 8 du décret N°2012/267 du 11 Juin 2012 portant organisation du MINESEC, et les responsabilités opérationnelles au conseil des examens de l’Office du Baccalauréat du Cameroun, conformément à l’article 28 du décret N°2018/606 du 18 octobre 2018 portant réorganisation de l’OBC (pour cette fois, les Animateurs Pédagogiques sont hors de cause, ils ne sont plus nommés dans les établissements scolaires du Cameroun depuis quelques années). La réponse à la question de savoir si la banque des épreuves a été mise à jour conformément au changement de paradigme devrait rendre un verdict clair et sans appel à cette recherche de responsables. Si la réponse est oui, alors les responsabilités sont techniques, sinon, elles sont opérationnelles. Mais, de toutes les façons, la redevabilité (descendante et ascendante) face à cette situation incombe au MINESEC, Pr NALOVA. Que ce soit un acte de sabotage ou pas, les « faits » sont là ! Mais au lieu de se limiter à cela, il serait peut-être plus important de remarquer que l’Education dans notre pays est en train d’achever le processus de pourrissement de notre société qui désormais touche même le “Saint graal”.

« Une épreuve calquée sur le modèle de la PPO, devrait être du pain bénit pour les candidats ! »

Revenons au problème en question, lequel est-il ? Essayons d’analyser objectivement la question en expliquant la situation qui fait problème. Les motifs qui ont justifié le changement de paradigme qui a pris effet dans les enseignements secondaires dès 2014, qui se traduit par la migration de la Pédagogie Par Objectif (PPO), anciennement pratiquée avec une Approche Par Objectif (APO), pour la Pédagogie de l’Intégration (PI) pratiquée avec une Approche Par les Compétences (APC), étaient entre autres que :  les savoirs étaient fragmentés et donc non mobilisables par les apprenants, ils étaient principalement réduits au bas niveau dans la classification cognitiviste (déclaratifs et procéduraux), ils étaient décontextualisés et n’étaient pas enregistrés dans la mémoire à long terme de façon structurée (en schème ou en schémas mentaux), le taux d’échec était élevé et enfin et sans être exhaustif, l’éducation était incapable de former des citoyens compétents, capables de soutenir le développement du pays soit en créant de l’emploi, soit en répondant aux exigences du marché de l’emploi. Au niveau macro, disons que le motif était de répondre par cette réorientation pédagogique, aux manquements du système éducatif tant sur son efficacité interne qu’externe.

Alors, la pédagogie a décidé de s’employer à couvrir à la fois le champ des savoirs, des savoir-faire et des savoirs-être, en s’employant à construire à l’école des reflexes d’experts, des schémas mentaux, et des schèmes d’actions plus connues sous le nom de compétences. Il s’agissait d’ajouter une dimension à ce qui existait déjà : l’utilisation des ressources internes et externes (conceptions : savoirs, connaissances, méthodes, informations, façon de réfléchir, reflexes, culture…) pour résoudre un problème donné avec succès.  Durant toute la durée de la mise en place de cette pédagogie, les parents et la communauté éducative sont restés sourds aux multiples alertes qui insistaient sur la difficulté de sa mise en œuvre. La communauté éducative n’a pas su que plusieurs enseignants n’évaluaient pas suivant cette méthode, et que cette méthode jusqu’à présent n’est toujours pas en vigueur dans les Ecoles normales Supérieures, instance en charge de la formation des enseignants. Il faut même dire que les enseignants qui s’essayaient dans la nouvelle approche voyaient les élèves se soustraire à la partie dite intégration, partie qui traduisait pourtant l’innovation pédagogique, à tel point que les élèves s’adonnaient systématiquement à l’autre partie de l’épreuve, ressemblant aux épreuves du modèle PPO. Comme pour dire que la mayonnaise n’avait pas encore pris. Ceci traduit donc deux choses : la première c’est que l’innovation pédagogique requiert des candidats, la maitrise des ressources (PPO) et d’aller au-delà de ces ressources en les intégrants dans la résolution des problèmes ; la deuxième, c’est qu’une épreuve calquée sur le modèle de la PPO, devrait être du pain bénit pour les candidats ! C’est comme si les standards d’examen prévoyaient de décrire comment utiliser un véhicule dans une situation avec la consigne de se servir des mécanismes utiles à cet effet, mais à la place, il est seulement demandé de décrire ces mécanismes ! Le problème n’est donc pas que les élèves ont été piégés, le problème est qu’ils ont tout perdu en terme de niveau, le problème est que la réforme ne fonctionne pas. S’il y a deux leçons à en tirer, celle-ci est bien la première.

La deuxième leçon à tirer de cette cacophonie, c’est qu’il faut cesser de résumer le système éducatif à quatre jours, ceux de l’examen certificatif. Dans aucun pays sérieux, on n’étalonne les compétences d’un élève à partir d’une prestation ponctuelle. C’est à cause de cela que la communauté éducative pense que les classes d’examens ont plus d‘importance que les classes intermédiaires, et que les efforts des enseignants ne se résument qu’à la prestation des élèves à ces examens dont les paramètres sont indépendants de tout leur travail. Tout repose donc sur une poignée de personnes : les Inspecteurs et les membres de la commission d’examen (OBC). La formation des élèves ne concoure plus qu’à un diplôme obtenu après mémorisation (bachotage) et restitution. Quels que soient la qualité ou la validité des évaluations en classe, les recommandations des professeurs, les exercices d’application, les nécessités d’accompagnement psychopédagogique, ce sont les quatre jours des examens et le diplôme qui comptent. Comme je le disais plus haut, dans aucun pays sérieux, on n’étalonne les compétences d’un élève à partir d’une prestation ponctuelle. A titre d’exemple, pour l’Albi, l’équivalent du Baccalauréat en Allemagne, les 67% de la note finale proviennent des deux dernières années de scolarité et 33% proviennent d’un examen terminal passé en fin d’année. Pour la Maturita italienne, les lycéens présentent chacun un mémoire qui compte pour 30%, le contrôle continue compte pour 25% et une composition finale qui compte pour 45%. Au canada et aux États-Unis, c’est la « graduation » qui prévaut respectivement pour le Diplôme d’Etude collégial et le Hight School Diploma, durant tout leur cursus, les élèves valident des crédits comme pour la licence au Cameroun.

Nos examens du CEP au Bac, sont malheureusement encore établis sur un système qui dépend de beaucoup trop de variables aléatoires, indépendantes de l’apprentissage des élèves et du travail des enseignants, mais, qui dépendent des voeux des politiques de résultats et des personnes en charge de leur organisation. D’après les enquêtes menées par le Programme International d’Echange : « évaluer en tenant compte des performances obtenues tout au long d’un cycle est plus juste, plus gratifiant, plus intelligent que le bachotage, moins stressant et moins aléatoire en ce qui concerne les notes et l’environnement de composition ». Même la France créatrice du baccalauréat, depuis la réforme de 2018, le compose à 40% en contrôle continue, de premières et terminale, et le reste sur cinq matières dont l’oral. Il faut rappeler que le brevet quant à lui est organisé sur 800 points dont 400 en contrôle continue et 400 sur cinq épreuves finales, dont l’oral occupe 25%. La formation scolaire devrait donc avoir à tous ses niveaux, au moins la même valeur que celle qu’on attribue aux évaluations certificatives. Une épreuve donnée à un élève pendant le trimestre lors d’une évaluation sommative vaut bien une épreuve d’examen ! Pourquoi donc la différence dans son accompagnement et son traitement ?

Finalement, ce problème apparent sur les épreuves s’avère être révélateur d’une mauvaise mise en œuvre de la réforme des APC et d’une organisation obsolète des examens, qui dénuent l’école de toute sa dynamique formatrice. Peut-être que c’est l’heure pour les enseignants de se réveiller et de prendre en main leur action sur la société, car par cet imbroglio, notre travail est saboté, et nous sommes les premiers à en souffrir, parce que malheureusement dans notre pays, c’est par les examens que le pouls de l’efficacité de l’éducation est pris. Ce référencement est certes faussé, mais les élèves, la communauté éducative et toute la société y sont conditionnés, c’est pour cela que depuis cette maladresse sur les épreuves, la presse et tous les médias comme pour exprimer la sanction de la société, ont allumé un grand bûcher pour le corps enseignant.  C’est justement parce que les examens ont cette forme que tous les détracteurs de l’éducation savent bien où frapper pour faire mal. Mais où cherchons-nous les responsabilités ? Alors même qu’un manager (Ministre, Directeur…) ne peut pas constituer une équipe compétente grâce à son pouvoir discrétionnaire, car à la place, c’est la politique et les réseaux sulfureux qui décident. Il est de notoriété publique dans notre pays que le profil de carrière et la compétence ne sont pas des critères qui déterminent l’accès à l’aptitude à des responsabilités. Comment alors croire qu’un manager puisse être garant du travail que son équipe rend ?  Comment croire que le travail sera correctement effectué selon son leadership ? Comment attendre alors de la compétence et de la loyauté dans le service ? Les fuites et les fautes dans les examens !  Pour des intérêts personnels, des individus sont prêts à couler tout un pays. En effet, l’éducation est le dernier rempart de la société face à la déchéance complète. Malheureusement, voici l’organisation des examens, qui était pour beaucoup une fierté nationale, qui lui aussi est en train de sonner le glas pour notre société. Rappelons-nous au passage que les syndicats ont attirés l’attention de l’Etat depuis 2016 sur la nécessité de réorganiser notre système éducatif, et que depuis lors l’organisation d’un Forum National de l’Education préparée par les syndicats et le MINESUP, est suspendue par faute de moyen, moins de 1 milliard, tandis que 250 milliards sont engloutis dans la construction d’un stade inachevé en mi 2021, pour une compétition qui devait avoir lieu en 2019, et que 180 milliards pour la pandémie COVID 19 ont été mal gérés. C’est certainement aux enseignants de donner un coup de défibrillateur à cette société qui s’aliène.

Allons-nous continuer d’essayer de soigner la tumeur cancéreuse dont est victime notre société avec du spray pour fourmis ? Allons-nous une fois de plus essayez d’agir sur les effets d’un problème sérieux au lieu de le faire sur ses origines ? Faire de la politique de l’autruche ? Ces couacs sur les épreuves d’examens ne sont que l’arbre qui cache la forêt ! Pourquoi insister avec ce système de certification vulnérable, vétuste et inopérant ? Seuls les idiots ne changent pas ! Le sommes-nous tous ?