Hommage : Fabien Eboussi Boulaga s’en va, en toute discrétion comme il a vécu, mais une étoile restera au firmament

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Né le 17 janvier 1934, Fabien Eboussi Boulaga nous a tiré sa révérence ce 13 octobre 2018, avec cette même discrétion qui fut la marque de sa vie, en tout cas sûrement des dernières décennies de celle-ci au cours desquelles j’ai eu la chance de le rencontrer, de l’approcher quelquefois, de le connaître un tout petit peu. En fait, pour être tout à fait franc, je dois dire que je n’ai jamais eu l’occasion d’un véritable  tête-à-tête isolé avec lui : j’ai complété une fois, autour d’une table ronde sur l’intellectuel, un panel dont le duo majeur était formé du Professeur Eboussi et de Séverin Cécile Abéga, cet autre géant, écrivain camerounais dont la plume restera longtemps inimitable.  Je me souviens aussi de cette autre occasion où le professeur Eboussi devait donner la leçon inaugurale du congrès du Syndicat National des Enseignants du Supérieur (SYNES) qui se tenait à l’Université de Buea. Ce jour-là, avant de monter en chaire, il me confia négligemment ses lunettes et, une fraction de seconde, je me demandai s’il ne s’était pas trompé sur l’objet. Mais non, pour l’exercice, il n’en avait pas besoin et le montra, comme d’habitude, avec magistralité.

Je n’ai pas eu la chance d’être l’étudiant du Pr Eboussi, au sens institutionnel du terme. J’ai étudié la littérature à une époque où notre université n’avait toujours pas compris l’aberration qu’il y a à élaborer un cursus de littérature sans une unité de valeur de philosophie. Car comme le dit Albert Camus, « Un roman n’est jamais qu’une philosophie mise en images. », parce que, ajoute-t-il, « une œuvre durable ne peut se passer de pensée profonde. » Aussi, le peu de philosophie que je crois savoir, je l’ai surtout braconnée ici et là, sur le terrain de mes passions juvéniles. Cela me qualifie donc très peu pour donner une opinion sur le philosophe qu’a été le Pr Eboussi. Il me suffit de penser que la philosophie ne vaut que ce que vaut l’homme. En cela, il était difficile d’approcher le professeur Eboussi, de l’écouter un tant soit peu, sans se sentir d’une façon ou d’une autre son étudiant. L’incroyable hauteur ou profondeur de sa pensée en imposait, même dans ces aspects sur lesquels l’on n’était pas forcément d’accord avec lui, même à ceux qui ne comprenaient pas forcément tout ce qu’il disait. C’est que, semblait-il, il coulait sa pensée dans un verbe étincelant, comme de pierre précieuse. Le littéraire que j’essaie d’être autant que possible n’a jamais pu s’empêcher d’être émerveillé devant la précision radicale du choix des mots du Pr Eboussi : toujours le mot juste, inséré comme serti dans une phrase on dirait constamment sculptée. C’est sans doute par là que le littéraire entrait chez lui en osmose avec le philosophe. Son cerveau, comme celui d’Einstein décrypté par Roland Barthe, « produisait de la pensée, continûment ». Mais est-ce bien le penseur qui m’a le plus marqué chez lui ? Je n’en suis pas tout à fait certain. Peut-être bien que c’est l’empreinte de l’homme qui m’a le plus touché à son contact.

Chaque fois que je pensais à lui, il se superposait à son image, dans mon esprit, l’image de Maître Thierno, le célèbre personnage de Cheikh Hamidou Kane dans L’Aventure ambiguë. Il est vrai que le Pr Eboussi a lui aussi été homme de religion, mais je ne l’ai su que beaucoup plus tard. Pour moi, il avait du personnage de Thierno la même rigueur, l’égale frugalité, l’inimitable humilité, et le même refus de la compromission. Les pouvoirs établis ne l’ont pas célébré de son vivant : c’est qu’il n’a jamais eu pour ces derniers les yeux de Chimène. Ils ne pouvaient que redouter son regard acéré et vigilant, son verbe intransigeant mais dénué de passion. Peut-être viendront-ils sur sa tombe, avec une breloque républicaine ou une couronne de fleurs artificielles, le tout accompagné de ces mots qu’ils affectionnent préalablement vidés, nettoyés, soigneusement récurés de tout contenu, et qui sonnent d’autant plus forts qu’ils sont creux. « Ci-gît Eboussi Boulaga, qui ne fut rien, même pas ministrillon », se diront certains. Tout ce qui est or ne brille pas forcément.

Ces restes auxquels les uns et les autres rendront ce qu’il est convenu d’appeler un dernier hommage,  ce temple déserté et glacé, sera-ce encore vraiment lui ? Nous essaierons de nous en convaincre. Mais le Pr Eboussi, le vrai et non sa coquille visible, ne reposera jamais sous la terre, fût-elle celle de nos ancêtres. Maintenant qu’il s’est débarrassé de la vile poussière, la seule chose qu’il laisse à la poussière, il va pouvoir prendre son envol pour sa place dans le panthéon de tous ceux qui révèrent la pensée véritable, la pensée pure et plus brûlante que de l’éther, celle qui brille et dure comme du diamant ouvragé ; il va pouvoir se réchauffer dans le cœur de tous ceux qu’il a su toucher par ses immenses qualités humaines. Pour les générations montantes, il aura au firmament sa place je l’espère, comme l’étoile du berger, même si en cette heure sombre, où il nous quitte de chair et d’os, je ne puis m’empêcher c’est humain, empruntant les vers de Musset, d’interroger :

« Etoile, où t’en vas-tu dans cette nuit immense ?

Cherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux ?

Où t’en vas-tu, si belle, à l’heure du silence,

Tomber comme une perle au sein profond des eaux ? »

 

Roger KAFFO FOKOU, Enseignant – Ecrivain.