MANU DIBANGO : par-delà sa mort, une indiscutable belle vie, sur tous les plans

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Dans un de ses romans les plus touchants, La Forêt perdue, Maurice Genevoix rapporte les paroles d’un conteur faisant un éloge sobre et magnifique d’une créature de Dieu exceptionnelle: « Que j’y songe, je crois l’entendre encore. Il me parlait d’un cerf de la forêt. “On ne sait pas l’âge qu’il avait, disait-il. Il est mort de sa belle mort”. » Ces paroles, à quelques nuances près, et je ne saurais dire pourquoi, me font penser à Manu Dibango. Je ne l’ai jamais rencontré personnellement, manque de bol comme l’on dit, mais aussi, cela me donne plus de liberté pour parler de lui aujourd’hui.

J’étais encore très jeune alors qu’il était déjà une superstar mondiale. En 1972, lorsque les oreilles collées au poste à transistor que notre maître du cours moyen avait allumé pour ses élèves, mes camarades et moi vibrions au rythme de la coupe d’Afrique des nations, « Soul Makossa » faisait déjà danser toute la planète. De ce temps, je n’ai pas cessé de suivre au gré des reportages médias les pas de ce géant arpenter les plus grandes scènes musicales du monde. Le cerf dont parle le conteur de Maurice Genevoix n’avait pas d’âge connu. Ce n’est apparemment pas le cas d’Emmanuel Dibango. Mais que sait-on réellement de ce qu’on croit savoir ? Manu Dibango n’a jamais, de mon point de vue, porté aucun âge apparent. Qui aurait sérieusement pu lui donner 86 ans au moment de son décès ? Ressemblait-il vraiment aux hommes de 86 ans que nous connaissons autour de nous ? Qui peut dire combien de temps il aurait pu vivre encore s’il avait pu mourir de sa belle mort ? En tout cas, à défaut de mourir de sa belle mort, on peut affirmer avec force qu’il a vécu sa belle vie.

En effet, on peut dire que Manu Dibango a vécu une vie « belle » au sens le plus esthétique du terme, mais pas seulement. C’était indiscutablement un bel homme, et il l’est resté jusqu’au dernier souffle, une grâce que peu de gens ont reçue. Cela lui permettait de porter élégamment n’importe quels tissus, et du coup il a pu décomplexer les tissus africains dans toutes les arènes musicales du monde, comme a su le faire dans l’espace politique Nelson Mandela, cet autre esprit des cimes. Manu Dibango a aussi eu la chance d’avoir au plus haut point le don de la musique, l’art qui de tous, rapproche le plus l’homme des dieux. Parce que la musique, la grande musique je veux dire, plus qu’une chimie, est une véritable alchimie, un pouvoir divin. Beaucoup de musiciens ne peuvent pas aller au-delà de la chimie, seuls les plus grands parviennent à l’alchimie musicale, et transfigurent de simples notes pour en faire de véritables hymnes. La beauté, la vraie, cependant transcende toujours l’esthétique.

Notre époque capitaliste ultralibérale nous a appris que la beauté pouvait n’être que conventionnelle, et a choisi le marché pour en être l’arbitre. Ainsi s’est organisé un naufrage prémédité, auquel heureusement tout n’a pas succombé. Platon le disait avec raison, « le beau est la splendeur du vrai », et le vrai est inséparable du bien. Le bien suprême est forcément moral, au sens le plus élevé de ce terme. Comment séparer l’art de la morale dans ces conditions ? On comprend pourquoi tant de gens n’ont que du bien à dire de Manu Dibango. Il a bercé des milliards de personnes de ses notes magiques ; il a pris la main à d’innombrables personnes qu’il a aidées à trouver leurs voies sur les pistes du monde de la musique ; il a inspiré des milliers de gens qui ne l’ont rencontré que par l’oreille et beaucoup d’entre eux sont devenus meilleurs grâce à cela ; il a été la fierté de millions de Camerounais et d’Africains qui ont vu en lui leur humanité s’élever à la condition humaine la plus sublime. Il avait ce sens du rire si particulier à lui, parfaitement inimitable, derrière lequel perçait une humilité évidente mais discrète, si peu commune aux hommes et femmes de sa stature. C’est peut-être cette timidité qui explique que la voix puissante de Manu Dibango se soit presque confinée au monde de la musique.

Je ne puis m’empêcher de remarquer qu’il aurait pu s’investir efficacement dans de nombreuses causes contre ces maux qui condamnent sur notre planète de nombreuses catégories de citoyens du monde et bientôt la planète entière. Qui aurait eu l’outrecuidance de ne pas prêter attention à une cause portée par Manu Dibango ? Mais il a tant donné en musique qu’on peut bien lui pardonner de s’y être confiné : 60 ans de carrière, plus 40 albums produits !

Alors, peu importe qu’il ne soit pas mort de sa belle mort, l’essentiel n’est-il pas qu’il ait vécu sa belle vie ?

Roger Kaffo Fokou