Orientation scolaire et professionnelle des collégiens et lycéens camerounais : la tentative de musellement ne peut prospérer

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Orientation scolaire et professionnelle des collégiens et lycéens camerounais : la tentative de musellement ne peut prospérer

En l’état actuel, l’enseignement technique et la formation professionnelle ne représentent que 18% du poids de l’ensemble des autres ordres d’enseignement au Cameroun. 88% du système éducatif camerounais continue de produire des compétences dont les entreprises n’ont pas besoin. Pis encore, le taux de chômage croit avec le niveau d’instruction. Interpellée, l’Association pour le Développement de l’Éducation en Afrique (ADEA), au même titre que le Conseil de l’Union Européenne, positionne l’orientation scolaire et professionnelle comme un service essentiel pour assurer un passage efficace de la vie estudiantine au monde professionnel. Dans la même veine, le Document de Stratégie Nationale du Secteur de l’Éducation et de la Formation Professionnelle et la nouvelle Stratégie Nationale de Développement du Cameroun (SND30) font de l’orientation scolaire et professionnelle une des fonctions essentielles d’une école au service de l’amélioration de l’employabilité et de l’entrepreunariabilité des jeunes.

Paradoxalement, à l’observation, le Ministère des Enseignements Secondaires (MINESEC) semble s’employer à ramer à contre-courant. Deux exemples majeurs, entre autres, retiennent mon attention : (1) l’Arrêté N°227/18/MINESEC/IGE du 23 août 2018 portant redéfinition des séries et des disciplines des classes du Second Cycle de l’Enseignement Secondaire Général, d’une part, et, d’autre part, (2) la Liste officielle des manuels scolaires pour le compte de l’année scolaire 2022/2023. Dans l’un et l’autre de ces documents, l’orientation scolaire et professionnelle est absente. Ignorée pour tout dire ! Ce qui remet fondamentalement en cause les dispositions de la réglementation antérieure qui, bon an mal an, avait déjà réussi à faire inscrire l’orientation scolaire et professionnelle au rang des activités scolaires et non post et périscolaires comme d’aucuns pourraient le penser. Je veux citer pour exemple :

  • le Décret № 2000/359 du 05 décembre 2000 portant statut particulier des fonctionnaires corps de l’éducation nationale (art. 64 § 2) ;
  • le Décret № 2001/041 du 19 février 2001 portant organisation des établissements scolaires publics et fixant les attributions des responsables de l’administration scolaire (art. 32 § 2 et 42 § 1) ;
  • le Décret № 2012/267 du 11 juin 2012 portant organisation du Ministère des Enseignements Secondaires (art. 8 § 3 et 60) ;
  • l’Arrêté № 40/10/MINESEC/SG/DPCPOS/CELOS du 5 mars 2010 portant institutionnalisation du Cahier des charges du conseiller d’orientation dans les lycées et collèges du Cameroun ;
  • la Décision № 002/B1/1464/MINEDUC/SG/DPOS/SDOS/SOS du 21 Janvier 2004 portant institutionnalisation du volume horaire destiné à l’orientation scolaire (six heures hebdomadaires) ;
  • la Circulaire № 02/07/C/MINESEC/SG/DPCPOS/CELOS du 15 janvier 2007 portant redynamisation de l’orientation conseil dans les services déconcentrés du Ministère des Enseignements Secondaires
  • etc.

Plus encore, je me demande si les responsables du MINESEC ont conscience que l’orientation scolaire et professionnelle est un droit acté et régulièrement encadré au Cameroun ; notamment par les Lois numéros :

  • 98/004 d’orientation de l’éducation du 14 avril (art. 29) ;
  • 005 du 16 avril 2001 d’orientation de l’enseignement supérieur (art.6 § 2 ; 12 § 2 ; 38 § 2 et 45) ;
  • 2018/010 du 11 juillet 2018 régissant la formation professionnelle (art.28 et 33) ;
  • 92-007 du 14 août 1992 portant Code du travail (art. 117 § 2 et 104 § 1)
  • 2004/018 (art. 20 § c) et 2004/019 (art. 223) du 22 juillet 2004 fixant respectivement les règles applicables aux communes et aux régions.

Mieux encore, en référence à la Constitution nationale (art. 45), je me demande aussi si les responsables du MINESEC ont connaissance des dispositions des outils internationaux en la matière. Je veux parler notamment de la :

  • Convention des Nations Unies relative aux droits des enfants (28 § 1 (d) ;
  • Charte Africaine de la Jeunesse (art. 10 § 3-a, 3-c, 3-d et art.15 § 4-e) ;
  • Convention sur l’Élimination de toutes formes de discrimination à l’égard des femmes (art. 10 § a).

En effet, face à l’instabilité et à la flexibilité des offres de formation et du marché du travail, chacun est désormais appelé à être l’acteur de son projet professionnel et personnel. Sans un service d’information et d’orientation scolaires et professionnelles de proximité, il n’y parviendra point. Voilà pourquoi l’orientation scolaire et professionnelle est partout présentée comme l’épine dorsale de tout système éducatif et de formation porté sur la capacitation des individus à l’épanouissement individuel et sociétal . Les acteurs de l’éducation et de la formation y voient, plus que jamais, un service de liaisons entre les systèmes d’enseignement et de formation et le monde du travail, d’une part, et un service d’intégration sociale et professionnelle, d’autre part. À ce propos, en l’absence des repères établis et des références certaines, comme ce fut le cas dans nos sociétés traditionnelles artisanales d’antan, l’orientation scolaire et professionnelle est de plus en plus promue pour aider les individus à construire et à diriger leur vie ; à se faire soi et à développer les compétences à s’orienter tout au long de la vie. C’est dire, derechef, que les interventions d’accompagnement à l’orientation et au conseil psychologique en orientation constituent un droit pour les élèves et les étudiants et une obligation pour l’État en vue d’aménager et de rentabiliser la relation individu-éducation-orientation-travail.

 Je m’étonne donc que nonobstant l’existence d’une Cellule d’orientation scolaire (CELOS) et d’une Section Orientation scolaire à l’Inspection nationale et régionale de Pédagogie chargée de l’Orientation et de la Vie scolaire au MINESEC, aucune plage horaire destinée à l’orientation scolaire et professionnelle ne soit prévue dans la redéfinition des séries et des disciplines des classes du Second Cycle de l’Enseignement Secondaire Général (et technique). Pourtant, entre 2004 et 2018, il en existait ( cf . Décision № 002/B1/1464/MINEDUC/SG/DPOS/SDOS/SOS du 21 Janvier 2004). Plus encore, pour un service aussi crucial dans le développement personnel et vocationnel et la transition des études vers le marché du travail, mon étonnement est sans limite qu’il n’y ait aucun manuel scolaire. Incapacité des responsables de premier plan ou effet du cercle vicieux de la bureaucratie ? Que font les responsables et les cadres de la CELOS et de l’Inspection en charge de l’orientation ? Les initiatives louables, bien que perfectibles, des Conseillers d’orientation de la périphérie, en leur lieu et place, ne pourraient-elles pas être capitalisées ? Comment administrer et inspecter un service absent dans les programmes scolaires et ne disposant d’aucun manuel didactique ? Autant de questions sont le témoin de ce qu’il y a un réel souci au MINESEC quant à l’appropriation et à l’intégration des services d’orientation scolaire et professionnelle dans les mœurs administratives. Une attention particulière sur le sujet urge si tant est vrai que faute d’information et d’orientation scolaires et professionnelles, de nombreux jeunes camerounais peinent à saisir les opportunités qui existent aussi bien en matière de formation qu’en offres d’emploi.

En tout état de cause, en tant que citoyen ; parent ; conseiller d’orientation et enseignant-chercheur en psychologie sociale et sciences de l’orientation, me taire serait être complice d’une forfaiture qui mérite d’être dénoncée publiquement. Me taire me vaudrait de faire montre d’abstention coupable devant une hérésie qui doit être étouffée dans l’œuf pour faire place à la démocratisation du droit à l’information et à l’orientation scolaires et professionnelles au MINESEC et au Cameroun. Le Cameroun en a plus que jamais besoin. Le diagnostic de notre marché du travail fait état de ce que 80% de nos jeunes en âge de travailler ont moins de 25 ans. 69.1% sont en activité. Cependant, 88.6% parmi eux occupent des emplois informels. Ils auraient été informés et mieux orientés qu’ils auraient été à l’abri des dépenses éducatives infructueuses.

En effet, l’orientation scolaire et professionnelle présente l’avantage de maximiser le potentiel des ressources personnelles (l’adaptabilité de carrière ; employabilité ; intentions entrepreneuriales ; capabilité ; sentiment d’efficacité personnelle ; etc.) et la justice sociale.

C’est le lieu enfin de dénoncer le postulat suivant lequel l’Enseignant est « le principal garant de la qualité de l’éducation » (cf. art. 31 § 1 de la Loi 98/004 du 04 avril 1998 d’orientation de l’éducation) et qu’incidemment « la pédagogie » est la « vocation première » du MINESEC (cf. Circulaire № 02/14/C/MINESEC/CAB du 16 janvier 2014 relatives aux activités du conseiller d’orientation dans les établissements scolaires d’enseignement secondaire). Le CO a indéniablement sa place au secondaire car, pour celles et ceux qui l’ignoreraient, les options d’études au supérieur, tout comme les emplois, sont conditionnées par les options d’études faites au secondaire. S’il est vrai que le droit à l’éducation, qui semble tenir à cœur le MINESEC, permet de recevoir un service public d’instruction de qualité en vue du plein épanouissement de la personnalité humaine, il n’en demeure pas moins vrai que le droit à l’orientation scolaire et professionnelle contribue, quant à lui, à donner sens et pertinence aux offres de formation au regard des défis personnels, scolaires, professionnels et sociaux. Conséquemment, en l’absence d’informations pour une orientation scolaire et professionnelle réfléchie et assumée, les dividendes privés et sociaux de l’éducation et de la formation sont toujours limités.

Joseph BOMDA, Ph D, Conseiller d’orientation-Psychosociologue